Faut-il laisser couler un collègue insupportable ?
Tentant, non ? Et pourtant, contre-intuitivement, la réponse est non. Ce qui semble être une victoire cache un piège. Pendant que vous savourez la chute du collègue insupportable, d’autres en profitent— et vous payez le prix. L’histoire de deux cités italiennes rivales révèle pourquoi.
Nina a savouré. Pas simplement apprécié. Pas juste noté avec satisfaction. Non : elle a savouré.
Comme on savoure un vin rare, comme on s’attarde sur la dernière bouchée d’un dessert défendu. Damien — costume trois pièces, sourire de requin en eau peu profonde, ce collègue insupportable qui vous explique vos propres dossiers avec l’assurance tranquille de celui qui n’a jamais douté — venait de se vautrer en réunion client.
Pas un petit accroc. Une chute complète. Le genre de plantage où les mots sortent de travers, où les slides PowerPoint deviennent des témoins à charge, où le silence qui suit ressemble à celui d’une cathédrale après qu’on y ait lâché un pet.
Et Nina, cette grande amie à qui je ferais confiance pour garder mes secrets mais pas mes frites, a jubilé. Elle m’a raconté la scène avec des trémolos dans la voix, des silences stratégiques, des « et là, tu vois… » pleins de délectation, mimant même la tête du client principal — ce type qui signe les chèques à six zéros — quand Damien a confondu leurs besoins avec ceux d’un autre dossier. Elle aurait pu intervenir, mais elle a choisi de ne rien dire.
Le contrat ? Perdu. Les conséquences ? Désastreuses. Primes amputées, réorganisation d’équipe, ce genre de retombées qui affectent tout le monde, y compris Nina. Mais sur le moment ? Elle s’en foutait royalement. Damien était tombé. C’était Noël en février!
Alors que je l’écoutais, son récit m’a fait penser à autre chose: à une course de chevaux en Italie, à Sienne.
Le Palio de bureau
Il existe à Sienne une course de chevaux qui se déroule deux fois par an sur la Piazza del Campo. Le Palio n’est pas une compétition comme les autres : on ne gagne pas en étant le meilleur, on gagne en ne perdant pas, et surtout en voyant l’autre perdre. Les contrades — ces quartiers-tribus qui se haïssent depuis le Moyen Âge avec l’application consciencieuse d’une vendetta familiale — préfèrent souvent voir leur rival trébucher plutôt que franchir elles-mêmes la ligne d’arrivée.


Ce qui est fascinant, c’est que pendant que Sienne perfectionnait cet art du jeu à somme nulle, sa rivale, Florence, jouait autrement. Florence construisait, commerçait, innovait, se disputait aussi, mais dans une logique d’expansion. Résultat : Florence est devenue le berceau de la Renaissance. Sienne est devenue une magnifique ville-musée.
Florence s’est même tellement enrichie qu’elle a fini par « acheter » la France — en mariant ses filles Marie et Catherine de Médicis aux rois de France. Pendant ce temps, Sienne perfectionnait ses bannières de contrade.
Le Palio est splendide, théâtral, parfaitement circonscrit. Mais il raconte quelque chose : quand la rivalité devient le moteur principal, quand faire perdre l’autre compte plus que gagner soi-même, on finit figé dans son propre rituel.
Et Nina, ce matin-là, a transformé la salle de réunion du quinzième étage en Piazza del Campo.
La jouissance de la chute
Parce que voilà la vérité inconfortable : il y a quelque chose de profondément, viscéralement satisfaisant à voir trébucher celui qu’on déteste, celui qui nous agace. Le collègue insupportable trop sûr de lui, Le voisin qui réussit trop bien, l’ancienne camarade de promo qui poste ses vacances aux Maldives pendant que vous débouchez le lavabo.
Leur échec nous procure un soulagement que nous osons rarement nommer. Ce n’est pas de la jalousie, pas exactement. C’est plus primitif que ça. C’est le besoin de rééquilibrer une hiérarchie symbolique qui nous écrasait. Leur chute nous rehausse sans qu’on ait à bouger. C’est de la promotion par gravité.
Les économistes comportementalistes ont un nom pour ça: la préférence pour l’équité négative. Dans les expériences de Zizzo & Oswald, des gens acceptent de perdre de l’argent pour que d’autres en perdent aussi. D’autres refusent un gain si quelqu’un en reçoit davantage. Ils préfèrent que personne ne gagne plutôt que d’accepter une inégalité, même profitable. Le cerveau traite la hiérarchie sociale comme une question de survie. Peu importe que le gâteau grossisse si ma part reste proportionnellement plus petite.
C’est absurde, mais c’est tristement humain. C’est Nina applaudissant intérieurement pendant que le contrat foutait le camp.
Quand le jeu déborde
Le problème, ce n’est pas que ce réflexe existe. C’est qu’il déborde.
Le Palio fonctionne parce que c’est un jeu à somme nulle bien délimité : un seul vainqueur, la gloire indivisible, tout le monde rentre chez soi après pour manger des pâtes. Mais lorsque cette logique contamine le réel — l’entreprise, l’innovation, la vie collective —, elle devient toxique.
Parce que le monde du travail, contrairement au Palio, n’est pas un jeu à somme nulle. La réussite de Damien, aussi insupportable soit-il, ne condamne pas Nina à l’échec. Au contraire : dans une dynamique saine, son expertise tire l’équipe vers le haut, ouvre des portes, crée des opportunités. Même si c’est lui qui récolte les lauriers, même si c’est injuste, l’écosystème s’élargit.
Mais non. On préfère le voir s’écraser. Quitte à ce que tout le monde perde, que les primes fondent et que la boîte perde en crédibilité.
Nina le sait, elle n’est pas idiote. Deux jours après les faits, la jubilation s’était évaporée, remplacée par une culpabilité sourde et une réunion de crise où tout le monde faisait semblant de ne pas se regarder. Mais sur le moment ? Elle aurait vendu son âme pour que Damien s’écrase encore plus fort.
Le luxe du déclin
Ce réflexe coûte cher, plus cher qu’on ne le pense sur le moment. Il sabote ce qui pourrait fonctionner, empoisonne les dynamiques collectives, transforme chaque avancée d’autrui en menace personnelle. On le voit parfois dans les entreprises, dans les équipes, dans les projets qui auraient pu décoller.
L’injustice existe, bien sûr. Les passe-droits, les situations qui énervent légitimement — tout ça est réel. Mais ce que Nina a ressenti ce matin-là, ce n’était pas de l’indignation face à une injustice. C’était quelque chose de plus simple, de plus brut : le plaisir de voir l’autre tomber.
Et ce plaisir-là mérite qu’on le nomme. Pas pour le condamner — il est trop humain pour ça — mais pour mieux comprendre ce qu’on fait quand on lui obéit. Sauf que cette pulsion protège l’ego, pas l’avenir. Elle nous soulage immédiatement, mais elle construit une culture de la médiocrité. « Si je ne peux pas briller, personne ne brillera. » C’est le cri de guerre de la stagnation collective.
L’alternative difficile
Alors quoi, on nie la satisfaction de Nina ? On lui fait la morale ? Certainement pas. D’ailleurs ce qu’elle a ressenti est normal, profondément normal : Damien était insupportable.
Florence et Sienne avaient les mêmes rivalités. Les mêmes ego surdimensionnés. La différence ? Florence a canalisé ça vers l’expansion. Sienne l’a canalisé vers le rituel. Florence n’était pas parfaite. Les Médicis n’étaient pas des enfants de chœur, Florance avait aussi Savonarole qui brûlait des tableaux. Mais au moins, il y avait des tableaux à brûler ! Il y avait de la création, de l’innovation, de l’expansion.
Pourtant il y a une distinction qui compte : il y a ce qui nous énerve légitimement, et il y a le plaisir de voir l’autre échouer. Ce sont deux choses différentes. Les confondre coûte cher.
Le vrai problème n’est pas d’éliminer ces pulsions. C’est de choisir consciemment de ne pas leur obéir à chaque fois. Parce que sinon ce monde-là s’imposera. Il s’appelle le déclin. Il est confortable, moralement satisfaisant, égalitaire dans la chute. Mais il ne construit rien. Il n’invente rien. Il ne fait que recycler les rancœurs et distribuer équitablement la médiocrité.
Nina, trois jours après
Je l’ai revue la semaine suivante. La jubilation avait complètement disparu. À la place, une fatigue étrange, une lucidité inconfortable. « Je sais que c’est con, ce que j’ai ressenti. Mais putain, ça faisait du bien sur le moment. »
Je lui ai répondu que non, ce n’était pas con, c’était juste humain. Mais les humains ont aussi inventé l’agriculture, l’écriture et la pénicilline — c’est-à-dire l’art de dépasser leurs pulsions immédiates pour construire quelque chose qui dure.
Elle a ri. « Tu devrais écrire un truc là-dessus. »
Voilà, c’est fait.
Et Damien ? Il est toujours là, toujours insupportable. Il bosse sur un autre dossier et il est probablement en train d’expliquer à quelqu’un comment faire son boulot. La différence, c’est que maintenant Nina le regarde avec une sorte de lassitude amusée plutôt qu’avec une rage sourde. (Et si passer de la rage à la lassitude amusée vous semble hors de portée, voici comment travailler sur vos émotions face aux collègues difficiles.)
Peut-être que c’est ça, grandir en collectif : accepter que certains soient insupportables, que d’autres réussissent mieux, et choisir quand même de jouer pour que tout le monde avance. Même quand ça gratte, même quand c’est injuste. Parce que l’alternative — savourer la chute commune en se consolant que personne ne gagne — est un luxe qui se paie comptant, en opportunités perdues et en futurs rétrécis.
Et franchement, on a mieux à faire !




